L’économie du village vue par P. Vittet

Dans un entretien réalisé vers l’an 2000, Pierre Vittet a « voulu garder le souvenir d’une autre manière de vivre, celle d’avant les voitures, la télévision, celle où prendre le train était un événement, où tout était centré sur l’élevage ».

Nous reproduisons ci-dessous son texte tel que nous l’avons retrouvé.

Pierre Vittet est né dans le Haut-de-Cervens en juin 1927. Il y a passé son enfance jusqu’en 1939, date à laquelle il est entré au collège de Thônes. Après des études au séminaire, il a eu une vie ecclésiastique très active et progressiste avant de se retirer au village.

À la veille de l’an 2000

« À la veille de l’an 2000, l’économie a transformé profondément la vie et la mentalité des habitants du village. Fini les artisans, fini les lieux de rencontres et de loisirs qu’étaient les cafés. La voiture, le travail à l’extérieur, la suppression des distances transforme les loisirs et la scolarité. Petit à petit, les gens sortent d’une vie tournée sur le village pour aller vers la ville.

À l’époque, se faire de l’argent était tout un art. Les uns faisaient du transport de bois ou de foin sur Genève – Genève était encore loin des cuisines et du chauffage électriques, tout était au bois –, les transports se faisaient encore avec les chevaux, la voiture commençait à faire son apparition. Les autres allaient en Suisse, [pour] les vignes, les hommes piochaient, toutes les femmes partaient aux effeuilles puis aux vendanges. Les jeunes filles allaient souvent en place à Genève, à Thonon, parfois jusqu’à Paris.

Fenaison vers 1930 en bas du village. Il fallait beaucoup de bras pour faire un char de foin.

Cet argent permettait d’acheter le pain, l’huile, le café et le sucre, le savon. Mamet, d’Habère-Poche, parmi d’autres, prenait commande et venait livrer avec son char à cheval. Le grainetier de la Côte-d’Arbroz venaient vendre les graines qu’il allait produire dans la Marne ou près d’Orléans-Les-Sources.

Parfois les gens utilisaient le troc, par exemple pour le pain. Au début, le boulanger ramassait le blé, le faisait moudre contre du pain. La façon était payée en fascines pour chauffer le four à bois. Plus tard, le propriétaire faisait livrer le blé à la minoterie de Perrignier chez Jeandin ou chez Manillier. Il reprenait le son et la farine était livrée à la boulangerie contre du pain. La fruitière et ses fromages faisaient vivre beaucoup de familles. En 1900, 81 propriétaires de vaches souscrivaient à l’assurance. En 1930, ma famille avait le numéro 46 des carnets de fruitière.

À l’époque, le village avait ses artisans.

Les gens du fer

La famille Gaillard sur la rivière de Terrotet avait son moulin et son martinet. Ils étaient taillandiers et fabriquaient les haches, les serpes et les fossoirs. C’étaient des spécialistes de la trempe de l’acier. Plus tard, ils se sont adaptés à la mécanisation agricole, réparaient les faucheuses, les brasseuses et rechargeaient les socs des charrues.

Aujourd’hui, un rêve se fait jour : faire revivre la rivière, le moulin et le martinet pour de la coutellerie.

Un coupe-foin portant l’empreinte Gaillard, conservé par l’Atelier du couteau.

Julie et Louis Desjacques dit Farno. Ils étaient spécialistes du ferrage des chevaux, des roues et de tout ce qui touchait les chars. Ils avaient le soufflet qu’aimaient faire fonctionner les enfants. Le maréchal avait l’art du feu, l’art de préparer les fers, de tailler la corne des chevaux. Le Haut-de-Cervens était rempli du bruit de l’enclume, du marteau, de l’odeur de la corne brûlée et des éclats de rire et de la bonne humeur. Ici le martinet fonctionnait déjà au moteur électrique.

Les gens du bois

La famille Pomel, menuisiers. Joseph – un oncle – nous a laissé à l’église son chef d’œuvre : le magnifique escalier tournant du clocher.

Le scieur, avec l’inventif Lucien [Pomel] et son premier tracteur, voiture à pneus pleins transformée. Cette scierie est devenu l’usine toute neuve qui nous accueille au bas du village.

René Fillion, au Reyret, à qui nous devons les stèles en bois de l’église et ses chemins de croix. Julien Vuagnoux avait, par la suite, repris l’atelier de René.

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Maquette de l’escalier à vis du clocher (propriété de Guy Pomel), réalisée en 1905 par Élie Pomel alors qu’il avait 16 ans, réplique de l’escalier de l’église construit par son oncle Joseph en 1903.

L’entrepreneur de travaux publics

Paul Vittet dit Paul au Maire, dit Paul à Taboret. Maurice, son frère, avait été maire du village. Avec sa camionnette Matis – la première du village – nous lui devons une partie de la route de Chez Pallin, la route de chez Bolley et le pont des Foges, chemin de Morcy. Il utilisait sa carrière de gravier sur la route d’Armoy.

Le tailleur de pierre

Laurent de la Baraque : il vivait avec sa femme dans la baraque des Ponts et chaussées, au grand virage sur la route du col de Cou.

Les boulangers à Terrotet

Gustave, Charles, l’Aimée et l’Alice [Jordan-Meille, 4 frères et sœurs] : nous aimions les retrouver au fournil et écouter le chant des cricris. Ils avaient un moulin sur la rivière pour faire tourner le pétrin. À l’ère des coopératives et des luttes d’idées est née une concurrence : le pain fabriqué à Noyers était livré par Gène Genoud dit Bajoquet.

Une note mensuelle de la boulangerie Jordan-Meille de 1932. François était le père des quatre frères et sœurs. La vente au carnet était très répandue à cette époque.

La couturière

Joséphine Bossus dite la Phine à Guste ou la Boiteuse. Accueillante, très habile pour faire du beau avec souvent des reprises. Elle a formé beaucoup d’apprentis.

La repasseuse

Hélène Vittet dite l’Hélène au Frassi. La grande spécialiste du repassage avec des fers chauffant sur le fourneau ou le fer à braise. On avait recourt à elle pour les grandes occasions : communions solennelles, baptêmes ou mariages.

Les cordonniers

Hyppolite Chatelain à Cervens, Jean et Marcel Barbier à Pessinges puis à Thonon.

Le taxi

Ernest Deydier avec sa Rosengard au moment des voitures à essence [Elle roulait encore en 1964].

Le réparateur de vélos puis de TSF

Germain Bernaz

Les charcutiers

Surtout pour tuer les cochons l’hiver mais aussi pour tuer les vaches accidentées : Cocu, un Chatelain de chez Pallin, mari de la Phine ; Edouard Chatel et Georges son fils ; Edouard Bossus dit Edouard à Léon.

Le représentant en vin

Monsieur Favrat, devenu garde champêtre et grand conteur les soirs d’écale quand on triait les noix pour l’huile.

Les épiceries

Chez la Louise Vailly dite la Ouise à Guste puis sa belle-fille Berthe, à Pessinges. Pour accéder à l’épicerie, il fallait souvent passer par la cuisine pour boire le café. Au magasin, les pâtes étaient encore en vrac dans de grandes boites en bois.

Chez Madame Peillex dite la Peillex, qui avait succédé à Louis Pomel dit Oui à Balland. Pour nous son magasin était surtout le paradis des bonbons. Elle tenait également le bureau de tabac et le bistrot.

À la coopérative dépendant de la Coop d’Évian. Elle était tenue par des gérants. La Colombe Jordan, puis Julien [Vuagnoux] et sa femme, Jean et Suzanne [Desjacques].

Le camion épicerie de Claudius Vittet qui livrait dans les villages voisins dépendait aussi de la Coop d’Évian.

La restauration

Un restaurant très fréquenté par les gens de la Société des Nations qui aimaient beaucoup s’arrêter au col de Cou pour déguster l’omelette baveuse ou le plat de jambon cru de la Gustine. Gustave du Col [Gustave Depierre], le propriétaire avait nommé son restaurant Arrêtons-nous ici. L’été l’hôtel recevait des pensionnaires.

Le restaurant du Col de Cou à la fin des années 1930, avec son enseigne Arrêtons-nous ici. L’établissement existe encore aujourd’hui.

Les bistrots

Venons-en maintenant à des lieux très importants pour une époque où les médias n’existaient pas encore. Pas de radio ni de télé pour nous replier à la maison. Les cafés étaient des lieux de paroles, de loisirs et de rencontres. Ces bistrots étaient fréquentés différemment en fonction des idées ou des loisirs.

Chez Raymond [Bossus]. Il y avait la salle de bal et le jeu de quilles. Gamins, nous allions enquiller et les joueurs nous donnaient des pièces de bronze pour aller acheter chez la Peillex des caramels mous. C’est chez Raymond que nous avons assisté aux dernières fêtes où on cassait la toupine.

Chez la Flavie [Bossus], à Pessinges.

Chez la Peillex. Fréquenté beaucoup après la messe par les catholiques. On jouait à la belote, le perdant payait la tournée. Il y avait le jeu de boules avec des concours.

Chez Lucien et Augusta [Bossus], actuellement le Bar fleuri de Lulu. Je crois que c’était chez Lucien que se faisait la grande fondue de ceux qui géraient la fruitière.

Le Cercle républicain, avec président et gérant. Péronnet, la Phine à Guste, Edmond à Léon… C’était un des lieux de parole et de formation de la Libre pensée.

Dans ces bistrots, les gens de Cervens se retrouvaient entre hommes pour discuter de travail, de syndicat, de prix et d’achats, C’est là que passaient les nouvelles du pays et bien sûr que s’échangeaient les grandes idées, comme au pays de Dom Camillo.

Il y aurait toute une étude à faire sur les fours à pain qui ont tenu une grande place dans la vie du village. À ce propos, une légende, ou peut-être une réalité, nous rapporte que Saint François de Sales aurait célébré la messe pour les gens de Cervens dans le four chez la Bécarta du Haut-de-Cervens au moment où il devait se cacher des Bernois protestants. N’oublions pas que Saint François de Sale est venu bénir l’église de Cervens […] revenir au culte catholique.

Une autre étude serait intéressante sur la culture du chanvre et sur les battieux, ces moulins qui écrasaient les tiges pour faire des fils. Il existe encore des lieux appelée chènevis ou chèneviers. C’est là que l’on cultivait le chanvre, par exemple chez Freddy Depierre. Au Reyret chez Détry, il y avait une machine à tisser le chanvre.

À ne pas oublier non plus, puisqu’à Cervens comme partout ailleurs il faut un jour s’en aller, il y avait le corbillard. Le drap des morts changeait de couleur suivant les idées de celui qui partait ; noir pour les uns, […] je crois pour les autres. Le corbillard à cheval était conduit par Guste à la Zette puis plus tard par Jules Chatelain, Jules à Pallin, solennel dans son habit noir, sa grande barbe et son chapeau. »

Nous avons ajouté au texte de Pierre les illustrations et les indications entre crochets. Contacté en mai 2026, Pierre a confirmé son récit.

L’auteur cite de nombreux sobriquets, à l’époque largement utilisés par tous. Si vous pouvez mettre un nom sur chacun d’eux, vous pouvez nous aider en nous les communiquant : nous ne les connaissons pas tous (contact@memoiredecervens.fr).

Merci d’avance.