Plongée dans
l'histoire de Cervens
Découvrir l’histoire du village c’est rencontrer des événements d’une richesse surprenante. Depuis la nuit des temps, notre petit village a traversé de nombreuses épreuves et a marqué l’histoire locale, régionale et parfois nationale.
Chronologie des événements marquants de Cervens
Découvrez les moments clés qui ont façonné Cervens. Chaque date représente une étape importante de notre histoire, révélant l’évolution du village à travers le temps. Explorez ces événements marquants qui témoignent de notre patrimoine culturel. Cliquez sur une date pour dérouler le contenu.
1760 : L’ ÉCOLE DU VILLAGE SOUS L’ANCIEN RÉGIME
XVIIIe siècle – Dans le Duché de Savoie
Depuis au moins le XVe siècle, des petites écoles de village (écoles paroissiales), confiées aux prêtres, apparaissent, elles n’ont ni structure organisée, ni moyens propres, ni enseignants formés et compétents mais elles sont payantes et n’ont lieu qu’en hiver, sur une durée de cinq à six mois, parfois moins.
Les prêtres enseignent aux garçons des rudiments de lecture, d’écriture, d’histoire sainte et des prières. Et puis, il faut préserver la jeunesse savoisienne du « virus hérétique » transmis par la Réforme protestante du XVIe siècle… Les rares écoles de filles sont confiées à quelques veuves dont la vertu est reconnue irréprochable ; elles apprennent aux petites filles à lire, à coudre et à prier.
Petit à petit, les sciences progressent, le commerce se développe, les idées se propagent avec notamment les colporteurs en pays de montagne. L’administration communale et l’établissement du cadastre – la mappe sarde de 1732 – demandent des compétences encore accrues…
La plupart des gens sont analphabètes, ils n’ont pas les moyens de gérer leurs propres biens ni ceux de la paroisse. D’où une plus forte demande d’instruction jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, époque au cours de laquelle l’État commence à intervenir dans la formation des maîtres et leur recrutement.
Des écoles apparaissent, installées dans des locaux – largement inadaptés – loués ou dans la résidence du maître ou au presbytère, animées par un vicaire-régent. Les salaires des maîtres sont faibles, celui des femmes étant la moitié de celui des hommes.
Cette situation perdurera jusqu’après le Rattachement de 1860. Ce sont les lois de Jules Ferry de 1882 qui feront vraiment changer les choses. Dans les années 1760, le royaume de Piémont s’engage lentement dans la voie de l’étatisation de l’enseignement primaire.
Quid de Cervens au XVIIIe siècle ? On peut conjecturer que notre village a possédé, au moins à certaines époques, une petite école.
La Révolution arrive, avec un rattachement des pays de Savoie à la France, de novembre 1792 à 1815. La nationalisation des biens de l’Église de 1789 entraine la disparition des structures d’Ancien Régime, la pénurie de régents et l’apparition de déserts scolaires.
La Convention vote en 1792 la création des écoles élémentaires : « Les écoles primaires formeront le premier degré d’instruction. On y enseignera les connaissances rigoureusement nécessaires à tous les citoyens. Les personnes chargées de l’enseignement dans ces écoles s’appelleront instituteurs. » (instituer : fonder, mettre debout). Les enfants y apprennent la lecture, l’écriture et le calcul. Les instituteurs sont toujours très mal payés et les parents non-indigents doivent participer financièrement.
1794 – Dans le Chablais
Le Conseil général du district de Thonon arrête le 27 brumaire an III (17 novembre 1794) la création d’une école « à Draillan pour les habitants de Draillan, Perrignier et Cervens » pour donner aux enfants des deux sexes « l’instruction nécessaire à des hommes libres ».
Le concordat de 1801, conclu entre Napoléon Bonaparte et le Saint-Siège met fin à l’organisation de 1794 et réintroduit de fait des associations religieuses dans les écoles.
1815 – Restauration sarde
Le retour de la monarchie absolue de Victor-Emmanuel Ier réintroduit les écoles de village sous l’autorité des syndics et des curés, avec des structures calquées sur celles de l’Ancien régime. Les parents doivent participer aux frais de fonctionnement de l’école et les syndics sont chargés d’établir des listes d’indigents qui bénéficieront de la gratuité.
En 1847, le syndic Buclin, profitant d’une subvention du gouvernement de Turin, propose d’employer un instituteur mais ne trouve pas de personne compétente « pour procurer à la nombreuse jeunesse de la commune une éducation saine et religieuse ». C’est le curé Descombes qui, finalement, proposera « de confier l’école élémentaire à établir au Sieur Claude Girod ».
1860 – Rattachement
Dès 1860, le syndic Buclin, devenu maire, informe l’inspecteur primaire de l’existence d’écoles dans sa commune.
Lettre du 15 octobre 1860, du maire à l’inspecteur. Remarquer les salaires de 280 Fr pour l’institutrice et de 500 Fr pour l’instituteur !
Archives départementales.
L’administration française s’installe progressivement et l’école élémentaire gratuite et obligatoire finira par s’imposer avec Jules Ferry dans les années 1880.
1855 : PRÉSENTATION DE CERVENS
DANS LE DICTIONNAIRE STATISTIQUE DES ÉTATS SARDES
En 1855, Cervens est encore partie, pour cinq ans, du royaume de Piémont-Sardaigne.
Le roi est Victor-Emmanuel II de Savoie, son Premier ministre est Cavour. La création de l’Italie est en marche.
En Savoie, la langue officielle est le français mais dans la capitale Turin, l’italien est la règle.
La fiche ci-dessous est extraite du Dictionnaire statistique des États sardes pour l’année 1855, publication officielle du gouvernement de Turin.
Traduction :
Commune du mandement de Thonon, distant de 11,1 km, province du Chablais, district et diocèse d’Annecy, magistrature (cour ?) d’appel de Savoie.
Population 600 habitants ; 107 maisons, 112 familles.
Topographie : au sud-ouest de Thonon
Principales productions : céréales et fruits, gros bétail, bois, carrières de calcaire très estimées.
Choses notables : vieux château des marquis des Marches.
Source :
Guglielmo Stefani, Dizionario generale geografico-statistico degli Stati Sardi [archive], Torino, Cugini Pomba e Comp. Editori, 1855.
1880 : ARRIVÉE DU CHEMIN DE FER
L’arrivée du chemin de fer le 30 août 1880 va modifier les habitudes de déplacement de la population – d’abord réticente mais rapidement conquise – et permettre le développement rapide du commerce et, plus tard, du tourisme.
Carte de l’époque de l’ouverture de la ligne : la nouvelle gare est dans le cercle rouge. Aucune route n’y aboutit. Seule la route nationale (future D903) traverse le secteur. Les villages ne sont desservis que par des chemins.
En 1880, lorsque le train est arrivé à la gare de Perrignier, il a fallu créer et consolider un réseau de routes carrossables ; c’est à cette époque qu’a été aménagé le chemin de Cervens à l’Oratoire, prolongé ensuite jusqu’à la gare. Cervens ne se trouvait qu’à 2,5 km du rail, on allait à pied à la gare en 30 minutes : à cette époque, la marche à pied était la règle et on marchait vite !
La gare de Perrignier en 1960. Le chef de gare, dans sa tenue réglementaire, n’existe plus, la halle à marchandises a disparu au profit d’un parking.
L’électrification ne sera réalisée qu’en 1972.
C’est de la gare de Perrignier que partirent les hommes mobilisés le 2 août 1914 ; c’est là aussi que les non-mobilisés ont mené, la mort dans l’âme, les chevaux et le bétail réquisitionnés par l’Armée quelques jours plus tard, laissant les moissons inachevées.
La gare de Perrignier est la gare la plus proche d’Habère-Poche et du haut de la Vallée Verte : le café Peillex et le café Bossus ont vu s’arrêter un grand nombre de Dhabérants qui s’y rendaient à pied en passant par le Col de Cou et Cervens. Irène Peillex (1916-1992), ultime épicière du chef-lieu se souvient de son enfance : « Notre café faisait aussi fonction de restaurant et parfois d’hôtel où les voyageurs arrivés au dernier train et qui ne voulaient pas monter à Habère-Poche la nuit pouvaient dormir. Au cours d’un hiver particulièrement rigoureux, un homme arrivé au dernier train du soir n’a pas voulu rester dormir, il est parti seul dans la nuit et la neige dans la montée du Col de Cou, s’est perdu… On a retrouvé son cadavre à la fonte des neiges. »
Aujourd’hui, la gare est toujours là. Le trafic local des marchandises a disparu depuis les années 1980 ; le personnel de la gare a lui aussi disparu. Le CEVA, acronyme de Cornavin – Eaux-Vives – Annemasse, dont le projet a mis plus de 100 ans à aboutir ( ! ) a été mis en service en 2019. Il est devenu le Léman Express.
La gare en 2026. Le CEVA lui a redonné une affluence qu’elle n’avait plus connu depuis longtemps.
1888 – CERVENS VU PAR Melle MATRINGE
Le texte ci-dessous est extrait du mémoire, conservé aux Archives départementales de la Haute-Savoie, que Françoise Matringe, jeune institutrice née en 1860 à Perrignier, a écrit en 1888 à la demande de sa hiérarchie. L’objectif était d’évaluer la mise en place des lois de Jules Ferry de 1881-82 portant sur la gratuité et l’obligation de l’enseignement primaire, notamment dans les écoles rurales. Elle introduit son rapport en présentant succinctement le village, avec beaucoup de poésie. En voici quelques extraits.
« Cervens, 580 habitants, fait partie du canton de Thonon et du département de la Haute-Savoie. Cette commune a une superficie de 622ha 10a 7ca. Elle est à 630 m d’altitude et située à 4°8’ de longitude Est et le 46°18’ de latitude Nord. Aucune rivière importante ne l’arrose, on n’y voit que les torrents de Grossant et de la Gurnaz puis le canal dit « ruisseau des Moises » construit pour fortifier l’ancien château féodal de La Rochette (Commune de Lully). Ce canal fait mouvoir sur son passage un moulin, une scie et une forge.
« Cervens compte :
- Un chemin de Grande Communication N°12 construit à travers la montagne. Cette route très pittoresque conduit de Thonon à Boëge [route du col de Cou],
- Un chemin d’intérêt commun N°28 de Bons à Armoy [route des Collines].
Il est en outre sillonné par de nombreux chemins vicinaux qui conduisent dans les différents hameaux et dans les communes voisines.
« Cervens, appuyé sur le revers d’une petite montagne qui fait suite au mont Voirons, est en partie couvert de bois et de pâturages. Les forêts couvrent une superficie de 238 ha 4 ca et sont ombragées de sapins, de hêtres, de chênes et de châtaigniers dont le pays fait un grand commerce avec la Suisse.
« Dans cette colline on voit s’élever quelques chalets destinés à abriter les pâtres qui passent une partie de l’année dans ces parages à la garde de leurs troupeaux. Sur le versant du bas Chablais le sol de cette montagne est en partie calcaire, aussi y remarque-t-on deux fours à chaux et une fabrique de gypse dont les produits sont vendus aux communes voisines.
« Dans la plaine, le sol y est argileux, on y cultive les diverses céréales destinées à la consommation des personnes et aussi des animaux qu’on y élève en assez grand nombre. La commune compte 17 chevaux destinés à la selle ou employés comme bêtes de trait, 10 mulets, 34 bœufs, 89 vaches dont les produits sont vendus à la fromagerie qui fournit à la localité le fromage dit de Gruyère, 89 chèvres, 90 moutons, 1015 volailles de toutes sortes dont 850 poules et 30 pigeons, il y a aussi 140 ruches d’abeilles.
« De même que l’on compte un grand nombre d’animaux utiles, on voit aussi errer dans la campagne divers animaux sauvages tels sont le renard et la fouine, épouvantails de la ménagère qui craint pour sa volaille dont ils sont friands, l’écureuil, la belette, le hérisson etc. Dans les mois de septembre et d’octobre on voit de nombreux chasseurs venir à la recherche du lièvre si commun dans nos plaines.
« L’hirondelle et l’alouette annoncent au laboureur le retour des beaux jours qu’il désire, le rossignol, le chardonneret, le pinson et la fauvette l’égayent par leur refrain toujours nouveau et joyeux, la grive, le merle, le pic-vert, les mésanges, les bergeronnettes, compagnes fidèles du berger, le hibou et tant d’autres, aidés des oiseaux chanteurs déjà cités sont les protecteurs des récoltes qui ont à redouter la dent de nombreux insectes nuisibles, tels sont les bruches du pois, les courtilières, les hannetons, les charançons, les sauterelles, les papillons, les noctuelles, les chenilles, les forficules, les mouches des végétaux, les teignes du pommier, des grains. Enfin les cousins et les moustiques qui troublent notre sommeil par leur bourdonnement autant que par leurs piqures, les punaises de lits, les taons qui piquent les hommes et le bétail.
« Suivant l’exemple des oiseaux, chacun selon son pouvoir détruit ces animaux redoutables, l’écolier n’est pas le dernier qui prenne part à cette besogne car c’est par milliers que s’évaluerait le nombre des hannetons détruits cette année par les élèves de mon école. Le laboureur n’a pas seulement à craindre le ravage que font à ses récoltes les animaux destructeurs, mais il voit souvent ses prairies et ses champs de blé envahis par les chardons, la nielle, le rhinanthe, les pavots sauvages, le chiendent, la prêle, ses arbres remplis de gui ou de mousse et enfin mille petits champignons et tant d’autres plantes nuisibles dont la destruction lui coûte des sueurs et de la peine.
« La commune de Cervens a vu naitre Mr Deloïs, major commandant les troupes du roi de Sardaigne.
« On voit s’élever ici un ancien château féodal réparé, dit-on, en 1777. Les tours ont été démolies, la façade rétrécie. Ce monument, selon une ancienne tradition, était lié aux ruines de la Rochette et de la Cheville par des souterrains dont on a retrouvé des traces. Ce château aurait, parait-il, été habité successivement par les marquis d’Entremont, des Marches et de Bellegarde. »
1888 – L’ÉCOLE DE FILLES DIRIGÉE PAR Mlle MATRINGE
Le texte ci-dessous est extrait d’un mémoire, conservé aux Archives départementales de la Haute-Savoie, que Françoise Matringe, jeune institutrice née en 1860 à Perrignier, a écrit en 1888 à la demande de sa hiérarchie. L’objectif était d’évaluer la mise en place des lois de Jules Ferry de 1881-82 portant sur la gratuité et l’obligation de l’enseignement primaire, notamment dans les écoles rurales. Elle y présente le fonctionnement de sa classe de filles. En voici quelques extraits.
Les enfants de Cervens dans les toutes premières années du XXe siècle (probablement la classe enfantine, installée en 1900 dans sa nouvelle salle, actuellement bureau d’accueil de la mairie).
L’école
« Comme dans la plupart des communes de notre département, Cervens ne comptait pas d’écoles il y a cinquante ans. L’instruction était donnée aux filles par une demoiselle Fillion du chef-lieu. Désirant se rendre utile, cette personne dévouée s’offrit moyennant un salaire de 0 Fr 50 par mois et par élève à donner l’instruction qu’elle possédait elle-même aux enfants du sexe féminin de son village. Trente jeunes filles lui furent confiées pour venir apprendre à lire, à coudre, tricoter et de plus recevoir l’instruction religieuse. Elle consacra pendant six ans des soins assidus à ces enfants qui ne purent jamais apprendre à écrire puisque leur maitresse l’ignorait. […]
« Ce fut vers l’année 1850 qu’une école de filles fut créée à Cervens : la direction en fut confiée à Mlle Dufour, de Massongy, qui s’acquitta assez bien de ses fonctions. Pendant trente-deux ans, il n’y eut que les deux écoles spéciales [deux classes] de garçons et de filles. Les classes étant trop nombreuses, le Conseil décida la création d’une école enfantine. Celle-ci établie en 1882 a toujours bien fonctionné jusqu’à ce jour.
« Il n’y eut pas, jusqu’en 1879, de maison spéciale pour l’école de filles, un local lui fut affecté chez M. Jordan, propriétaire d’une partie de l’ancien château […]. Les différents locaux qui ont successivement servi pour la classe enfantine sont : Maison Jordan, maison Boileau, groupe scolaire (salle de mairie). » […]
Fréquentation
« Pendant l’année scolaire 1887-1888, la fréquentation a été plus régulière que celle des années précédentes. En dire la cause probable, il me serait impossible, cependant je crois devoir attribuer cela à l’esprit de la nouvelle commission scolaire qui exerce sévèrement ses fonctions puis au changement des heures de la classe du matin, laquelle commençait auparavant à huit heures. Les enfants menaient paître le troupeau et ne pouvaient rentrer pour l’heure, ce qui faisait que souvent ils rentraient tard ou même ne venaient pas du tout. Cette année le Conseil prit une délibération qui fixait la classe du matin, pendant la saison d’été, à neuf heures pour finir à onze heures et demie. Cette décision fut acceptée et produisit de bons fruits.
« En été la population scolaire diminue toujours. C’est que les travaux de la campagne, réclamant un certain nombre de bras, retiennent beaucoup d’enfants au foyer paternel. En hiver, les absences sont causées par le mauvais temps et souvent par l’état accidentel des chemins. […] La fréquentation est plus ou moins régulière selon que la maladie, les travaux pressants de la campagne, les temps mauvais sont plus ou moins rares, mais il n’y a pas d’élèves de 6 à 13 ans qui quittent l’école pour n’y revenir qu’après les grandes vacances, toutes les absences sont permissionnaires pour quelques jours seulement, et toutes les enfants de la commune fréquentent l’école ; il n’y a qu’une fille qui, retenue à la maison pour cause de mutisme et surdité, ne reçoive aucune instruction.[…] La population semble se soumettre avec plaisir à la loi sur l’obligation scolaire et comprendre que cette loi est faite dans l’intérêt commun du peuple. »
Structure de la classe
« L’école de filles de Cervens dont la direction est confiée à une seule maîtresse comprend trois cours : élémentaire, moyen et supérieur.
- Le cours élémentaire : a une division et une subdivision, il compte : les enfants qui sortent de l’école enfantine et qui savent lire, copier et compter de petites additions et les élèves qui font de petites dictées et des calculs simples.
- Le cours moyen comprend les enfants de 9 à 11 ans et le cours supérieur celles de 11 à 13 ans qui se préparent au certificat d’études primaires ou qui l’ont déjà obtenu.
« Le programme officiel de 1882 étant un peu au-dessus de la portée des enfants qui fréquentent l’école primaire, peut-être serait-ce utile de le restreindre. »
Une maitresse dans sa classe à la fin du XIXe siècle.
Le système métrique et la carte de France y tiennent une grande place. Savoir lire, écrire, compter ainsi qu’aimer son pays sont le socle de l’enseignement primaire.
Système disciplinaire
« On sait par expérience qu’il est indispensable d’avoir dans une école des moyens de discipline équitables et conformes à l’âge ou à la nature de l’enfant. Il est très difficile de se prémunir contre les difficultés qu’on rencontre dans le mode de punitions ou de récompenses car souvent la jalousie d’avoir vu récompenser telle écolière qui l’a mérité engendre la haine chez telle autre qui ne l’a pas été et qui s’en croyait digne (sans l’être cependant) Il convient de se mettre en garde contre ces petits dangers qui peuvent avoir des suites assez graves. »
Les punitions employées sont : mauvaises notes données pour les devoirs négligés ; retenue des bons-points pour une leçon qui n’a pas été sue ou pour avoir enfreint les règles de l’école : retenue partielle de la récréation pendant laquelle l’enfant devra apprendre quelque chose par cœur ; retenue après la classe sous la surveillance de la maitresse, avec copie d’un verbe, d’une règle de grammaire, rédaction d’un résumé, etc.
« Le carnet de correspondance pourrait […] remplacer les relations des maitres et des parents, cependant je n’en ai jamais fait usage à cause de la difficulté qu’il y a dans la campagne à le faire viser. La plupart des parents étant illettrés, il leur est impossible de lire le contenu de ce carnet que les élèves signent elles-mêmes ou qui nous revient souvent sans visa ni signature.
« N’existant pas à Cervens de distribution de prix, il n’y a pas d’autres moyens que ceux énumérés ci-dessus pour récompenser les écoliers studieux et faire connaitre aux pères et mères le dévouement, le travail ou la négligence de leurs enfants. »
But qu’on se propose
« Personne n’ignore combien la carrière de l’enseignement a de dignité et de noblesse car elle a pour but, et c’est celui que je me propose, de développer l’intelligence des jeunes créatures qui sont confiées aux soins des maitres et maitresses, d’orner leur esprit et leur cœur d’une foule de choses utiles, de faire d’elles de jeunes filles non seulement instruites mais possédant en outre les qualités morales qui font la ménagère active et la bonne mère de famille. Puisque je vis au milieu d’enfants appartenant pour la plupart à des agriculteurs, il convient de leur faire aimer le travail de leurs pères, leur village, le jardin, la campagne, la vie des champs et pour les jeunes filles, je dirai, la vie du ménage surtout. »
1900 : UN ENFANT DU VILLAGE AU DÉBUT DU XXe SIECLE
Je suis né au centre du chef-lieu en cette belle année 1900. Mes premières années se sont écoulées paisiblement auprès de mes parents, mes frères et sœurs. Comme la plupart des Cervanais, mes parents étaient agriculteurs. Nous avions une petite campagne, deux vaches qui nous donnaient le lait, un cochon pour la viande, des poules et un grand potager ; ça n’était pas l’abondance mais nous n’avons jamais eu faim…
La place du chef-lieu en 1900. À gauche la maison de Célestin Peillex, avec, à l’arrière, la piste du jeu de quilles. À droite la fruitière.
Lorsque j’ai eu l’âge, j’ai commencé l’école. Je me suis trouvé parmi les plus jeunes, au milieu d’une trentaine de garçons de 6 à 14 ans. L’instituteur était très sévère mais juste. Il nous disait toujours : « Vous devez apprendre à devenir des hommes, des bons citoyens et des bons soldats. Vous devez apprendre à honorer vos parents et à servir la Patrie. » Je me demandais bien ce que cela voulait dire : « bon soldat… servir la Patrie… ». J’ai compris quelques années plus tard.
Notre cartable était une simple boite en bois munie de bretelles en cuir. À chaque pas, le couvercle tapait, nos sabots tapaient, si bien qu’on ne passait pas inaperçu lorsque qu’on traversait la place à l’appel de l’instituteur qui sonnait la cloche.
À l’école en juin 1907. Ce jour-là nous étions peu nombreux, les plus grands aidaient leurs parents aux fenaisons. Nous avions été regroupés avec les filles qu’habituellement nous ne voyions que de loin.
Pour la photo, ma mère m’avait mis un beau nœud autour du cou.
Il y avait aussi le catéchisme. Je trouvais ça très barbant, Monsieur le curé nous faisait apprendre de tas de choses par cœur et je ne comprenais pas grand-chose. Et pas question de ne pas aller à la messe le dimanche…
Quand mes parents n’avaient pas quelque travail à me confier (écosser les pois, préparer le petit bois,…), je me retrouvais souvent avec les autres enfants : nos parents qui étaient très occupés aux travaux de la ferme nous laissaient aller dans les rues du village. Nos jeux n’étaient pas toujours très sages mais la plupart du temps collectifs et, avec le recul, je les trouve aujourd’hui bien inoffensifs.
L’hiver, il y avait toujours beaucoup de neige et ni voiture ni chasse-neige. La route de la gare faisait une excellente piste de luge et, avec un bon élan, nous parcourions de grandes distances. Pour des émotions plus fortes, nous nous élancions du sommet du Crêt du Bouchet.
À Carnaval, des chars à échelles décorés de branches de sapin et tirés par des chevaux, nous emmenaient de village en village. C’était toujours à celui qui ferait la plus belle décoration, et la comparaison avec Pessinges était très disputée. Bien sûr, nous pensions que c’était notre char le plus beau… mais eux aussi pensaient la même chose !
Un char à échelles. Il en roulait encore dans Cervens en 1960.
À la belle saison, notre instituteur nous emmenait en promenade à pied, au bord du lac. C’était des belles journées de liberté que nous attendions avec impatience. Nous traversions les Bois de Sciez en chantant, nous étions heureux de vivre…
La Vogue du mois d’août était très attendue avec les balançoires des forains, les bals en plein air (mais nous, les gamins, on n’y avait pas droit). Le clou de la fête était le tir à l’hue (à l’oie) organisé par les conscrits de l’année. Une oie était suspendue entre deux arbres au-dessus de la route de Pessinges, une pomme coincée dans le bec. Les cavaliers en grande tenue devaient lancer leur monture au galop et attraper la pomme. Le gagnant était sacré « Roi de l’hue » pour l’année. Il y avait aussi le tir à la toupine : une grande jarre en grès remplie d’eau, de toutes sortes d’objets, de grenouilles et de quelques pièces de monnaie. Le tireur, les yeux bandés, devait briser la toupine à coups de bâton et… se faire copieusement arroser sous les applaudissements. Nous les gamins foncions ramasser les pièces de monnaie.
Les conscrits en grande tenue. C’était un honneur d’être déclaré bon pour le service. Et c’était fêté comme il se doit.
Il y avait aussi le jeu de quilles chez Célestin Peillex. C’était surtout le dimanche. J’allais parfois faire l’enquilleur (celui qui redresse les quilles en fin de partie). Le gagnant donnait la pièce à l’enquilleur.
En grandissant, j’ai commencé à parcourir la montagne. Rapidement, nous connaissions par cœur les chemins de la Pierre à Chalot, la Pierre à Tassenire (les tassons : les blaireaux) puis ceux qui menaient aux fermes isolées de Marmoex, Vittet, Boccagny. À la tombée de la nuit, on rencontrait souvent quelque chevreuil ou sanglier. Dans ces sombres chemins nous avions un peu peur, mais par fierté il n’était pas question de le montrer. Nous étions toujours heureux de l’aventure et parfois de rentrer à la maison avec un diner de champignons.
Évidemment nous n’étions pas des petits saints. Il nous arrivait de faire quelques crasses autour de nous. Chaparder des fruits dans un verger – j’aimais beaucoup les cerises – ou monter des courges au sommet du Crêt du Bouchet pour les faire rouler et bien rire de les voir exploser à l’arrivée. Accrocher une brouette au sommet d’un arbre. Lâcher des hannetons dans l’église pendant la prière du soir. Parfois affronter dans une bagarre les gosses de Fessy, de Perrignier… mais pas ceux de Pessinges. Rien de bien grave, donc !
À 14 ans, le certificat d’études – le certif – a marqué la fin de mon enfance, la fin d’une vie frugale mais harmonieuse. Et la Grande Guerre est arrivée.
Après le départ des hommes le 2 août et des chevaux le 4, seuls restaient au village les Anciens et les ados. Ensemble ils ont dû d’abord terminer les moissons puis subvenir aux besoins des familles, aux tâches agricoles et répondre aux réquisitions de l’Armée. Alors, comme tous mes copains, j’ai appris à faucher, à moissonner, à soigner le troupeau, à faire tout ce que demandait la nature pour qu’elle nous donne notre subsistance.
C’était le début de l’âge adulte.
Propos librement inspirés des souvenirs d’Anciens du village.
Voir aussi : https://www.patrimoinevalleedejoux.ch/docs/1_Le_char_a_echelle_01.pdf
1926 à 1933 : GEMINATION DES CLASSES
L’école de Cervens a longtemps possédé deux classes : l’une pour les garçons, l’autre pour les filles. Chacune comportait tous les niveaux, de six ou sept ans jusqu’à douze, treize voire quatorze ans.
Ce 28 juin 1907, les enfants de la classe des petits sont regroupés pour la photo avec leur institutrice.
Dans une école à deux classes, la gémination consiste à grouper les enfants par âge et non plus par genre. Cette nouvelle organisation qui n’allait pas de soi pour les parents les plus conservateurs a commencé à se développer dans les années 1920.
L’affaire débute en 1926 avec une demande des instituteurs qui insistent sur l’intérêt de grouper les enfants par âge. Un petit groupe de parents réfractaires à toute évolution s’opposent immédiatement ; ils voient Cervens en perdition. L’inspecteur primaire ne désapprouve pas le projet mais temporise et conclut qu’il est « difficile, malgré l’unanimité du conseil municipal, de proposer à Monsieur le Ministre la transformation demandée ». Et la gémination est ajournée…
Le conseil municipal ne désarme pas et réitère plusieurs fois sa demande jusqu’en 1933. Un nouveau vote est organisé et, cette fois, la majorité progressiste l’emporte : la gémination est en marche, moyennant quelques contraintes : une fille ne sera pas à côté d’un garçon dans la classe, ni dans les rangs, ni en récréation.
Le temps passe et la loi du 12 février 1933 portant sur la gémination de toutes les écoles spéciales à une ou deux classes clarifie la situation. Le ministre qui va s’employer à la faire appliquer est Anatole de Monzie, moyennant l’accord obligatoire des municipalités.
Le dénouement est proche. Immédiatement, le Conseil municipal de Cervens rappelle ses délibérations antérieures et demande l’application de la loi du 12 février 1933. L’effectif de l’école est alors de 23 filles et 21 garçons. L’inspecteur émet l’avis que le conseil se prononce dans le même sens (simple formalité) « afin que Mr le Ministre autorise la transformation, à titre provisoire des deux écoles spéciales de Cervens en une école mixte à deux classes ».
Vers 1937-38, les quarante-cinq enfants de l’école sont regroupés pour la traditionnelle photo,
les filles à gauche, les garçons en blouse noire à droite.
C’est finalement une loi de février 1933 qui met fin à l’aventure : la gémination est instituée d’abord à titre provisoire. Elle ne sera jamais remise en question.
Il aura fallu sept ans de discussions, parfois âpres, pour faire aboutir le projet. Et plus personne (ou presque), aujourd’hui, n’aurait pour projet de séparer les filles et les garçons sur les bancs de l’école !
1930 : DES PROCESSIONS DANS LES RUES DU VILLAGE
En terres catholiques, les processions dans les rues du village, avec chants et bannières, ont été monnaie courante jusque dans les années 1960.
En juin 1931, devant l’église de Cervens le cortège se prépare sous l’œil vigilant du curé.
Les bannières, les chanteuses sont là, avec la fanfare qu’on aperçoit à gauche des clichés.
La loi de séparation des églises et de l’État de décembre 1905 a provoqué bien des protestations, des conflits aussi, parmi les populations, notamment pour l’inventaire des biens de l’Église. A Cervens aussi probablement et il faut peut-être y voir le motif de l’arrêté municipal de novembre 1907 interdisant les processions Le maire Maurice Vittet avait le souci de l’ordre public !
De 1929 à 1937, le très réactionnaire curé Bergier est l’ennemi juré du maire Albert Boccagny. Après avoir contesté l’arrêté du maire en Conseil d’état, il déclare en juin 1931 qu’à l’occasion « de la Fête-Dieu, de la communion solennelle et de la première messe du premier prêtre de la paroisse depuis au moins la Révolution française [sic] et, enfin, la procession de réparation et de la bénédiction de la nouvelle croix du Reyret », une grande procession traversera les rues du village.
Pierre Vittet (né en 1927) se souvient que, lorsqu’il était jeune enfant de chœur vers 1933-34, la venue de l’évêque avait aussi été l’occasion (le prétexte ?) d’une grande procession avec décoration florale dans les rues autour de l’église, chevaux enrubannés et défilés en grande pompe…
L’écrivain vaudois Charles Ferdinand Ramuz (1878-1947), dans son roman Jean Luc persécuté donne la description d’une procession à l’occasion de la Fête-Dieu vers 1900 :
« La procession, [le jour de la Fête-Dieu] fait le tour du village. Le long des rues partout où elle devait passer, on avait planté des acacias, tout neigés de fins flocons blancs qu’on avait été couper dans les haies. En outre, trois grands reposoirs avaient été dressés et ornés d’images et de vases, avec des dais enguirlandés. Alors, au son des cloches, quand l’heure fut venue, tout le village s’ébranla, pour aller à l’église, d’où partit la procession.
« Longue comme tout, avec les croix, les bannières de couleur, les soldats aux beaux uniformes, la fanfare, les tambours, les petites filles à robe de mousseline blanche, des couronnes dans les cheveux, les filles sous leurs voiles, et puis les hommes et puis les femmes marchant sur deux rangs et chantant, elle se déroula à travers le village jusqu’au reposoir près de la fontaine ; les cloches sonnaient, les mortiers partaient. »
Regardez les photos ci-dessus : la description de Ramuz ne pourrait-elle pas s’y appliquer ?
1936 : LA PLACE ROUGE DE CERVENS
Sur l’un des piliers de la cour de la mairie, une mention : Place Rouge. Cette particularité de la commune de Cervens est probablement ignorée d’une grande partie de la population profondément renouvelée depuis ces dernières années.
C’est au maire Albert Boccagny (maire depuis 1927) et à son équipe municipale que revient l’idée de la création de la Place Rouge, devant la mairie.
La place de la mairie avant les travaux d’aménagement.
En 1936, la gauche constituée des partis socialiste, radical et communiste remporte les élections législatives dans le cadre du Front populaire. Le gouvernement de Léon Blum prend alors d’importantes mesures sociales favorables aux travailleurs (congés payés, augmentation des salaires, création de l’office du blé…).
C’est dans ce contexte que surgit l’idée de créer un aménagement sur la place qui jouxte la mairie : le choix se porte sur l’aménagement d’un petit édifice triangulaire comportant une colonne métallique de 4,50 m avec une plaque portant la mention Place Rouge, avec à son sommet une étoile rouge à 5 branches. Trois arbres sont plantés à chaque angle du triangle formé par un petit muret surmonté d’une barrière métallique.
Le ministre de l’Intérieur, consulté par le préfet estime qu’il ne s’agit pas d’un hommage public et que par conséquent la décision lui appartient. Le sous-préfet ne sous-estime pas les troubles éventuels que pourrait susciter la réalisation du projet, mais il considère que Cervens est « une petite localité rurale dont la population (400 âmes), depuis longtemps acquise aux idées avancées… ». Il suggère néanmoins d’utiliser les couleurs du drapeau national pour l’étoile. L’inauguration de la place le 14 juillet 1936 donne lieu à une grande manifestation.
La création de la Place rouge incarnait dans l’ambiance du Front populaire l’espoir suscité par la mise en place d’un nouveau régime en URSS susceptible d’assurer le bonheur des peuples. Nous savons aujourd’hui qu’il n’en fut rien et que la dictature stalinienne mit fin à cette espérance.
Premier anniversaire de la Place Rouge le 1er mai 1937.
Albert Boccagny est assis au 1er rang, 4ème à partir de la droite. À sa gauche, l’ancien maire Maurice Vittet.
Pour autant, la Place reste un élément du patrimoine historique de la commune, témoignage des combats qui ont émaillé le XXe siècle.
14 juillet 2000 : inauguration de la place de la mairie réaménagée pour l’occasion.
D’après un texte de Jean-Claude Reynaud, maire honoraire de Cervens. Le texte intégral a été publié dans le Bulletin n°3 téléchargeable en format pdf.
Pour une étude plus complète, consulter :
Martignoles Nicolas, Albert Boccagny, paysan rouge de Haute-Savoie, Jacques André Editeur.
https://www.jacques-andre-editeur.eu/auteur/nicolas-martignoles/
Témoignages :
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